La
gratuité de l'enseignement - passé, présent, avenir
Bernard
Toulemonde
Inspecteur
général de l'Education nationale (1er trimestre 2002)
3.3. Les
sorties et voyages scolaires
L'intérêt
pédagogique des sorties et voyages scolaires n'est plus à démontrer :
l'observation
sur le terrain dans les disciplines scientifiques (la " leçon de
choses " d'autrefois), le contact
avec les œuvres et les créateurs dans les disciplines littéraires et
artistiques, l'apprentissage
des langues vivantes étrangères au milieu des populations de ces pays,
l'exercice physique et
la compétition sportive et, d'une façon générale, l'ouverture sur le
monde économique, social
et culturel font sans aucun doute partie de la formation des élèves.
Les stages en entreprise,
évoqués dans un autre paragraphe, en font également partie.
Certains
programmes d'enseignement incluent ces sorties et voyages, beaucoup y
invitent. Evidemment, la question de leur coût et de leur imputation se
pose. A cet égard, la " summa divisio " distingue :
- ceux qui
correspondent aux programmes d'enseignement et ont lieu pendant le
temps scolaire -ceux-là sont obligatoires et doivent donc être
gratuits pour les élèves ;
- les autres,
hors horaires et programmes et donc facultatifs, pour lesquels une
contribution
peut être demandée aux familles. La loi d'orientation sur
l'éducation du 10 juillet 1989 confirme cette distinction, en
énonçant à propos des " activités périscolaires " : "
Elles
visent notamment à favoriser, pendant le temps libre des élèves,
leur égal accès aux
pratiques culturelles et sportives et aux nouvelles technologies de
l'information et de la
communication. Les établissements scolaires veillent, dans
l'organisation des activités
périscolaires à caractère facultatif, à ce que les ressources
des familles ne constituent pas
un facteur discriminant entre les élèves " (Article
1er , devenu l'article L.551-1 du Code de
l'Education).
La participation financière des familles à ces activités est donc
explicitement
prévue par la loi.
A cet égard, il
convient de souligner les efforts entrepris par de nombreuses collectivités
locales -communes, départements et régions- et par des
associations complémentaires de l'école pour faciliter les sorties et
voyages : classes de différentes dénominations (" de neige
", " vertes ", " de mer ", de " patrimoine
", de " découverte "…), aides aux sorties culturelles
et sportives, fourniture de transports en commun, etc… Les aides
prennent de multiples formes et la contribution financière des familles
est diminuée d'autant.
Les établissements
scolaires eux-mêmes -écoles, collèges et lycées- font également
preuve d'initiatives pour assurer la solidarité à l'égard des
familles nécessiteuses : Caisses de solidarité et coopératives,
Foyers socio-éducatifs et Maisons des lycées sont mobilisés, ventes
de petits pains ou d'objets, kermesses et fêtes sont organisées pour
rassembler des fonds et aider ceux qui rencontrent des difficultés
financières.
Dans certains
cas, l'action des pouvoirs publics est coordonnée pour offrir,
gratuitement ou presque, une série d'activités post et périscolaires
aux élèves : les contrats éducatifs locaux (qui succèdent
depuis 1998 à des contrats analogues existant depuis plusieurs
années), qui conjuguent les efforts des communes, des administrations (Education,
Jeunesse et Sports, Culture, Ville…), des organismes sociaux (CAF, FAS)
et des associations en sont le meilleur exemple.
La distinction
opérée entre les types de sorties et voyages paraît limpide, et
pourtant… Des questions sont posées : d'interprétation des textes,
surtout dans le 1er degré ; de déontologie, surtout dans le second
degré.
Dans le premier degré, une réglementation, abondante et
précise compte tenu des problèmes
de sécurité posés à cet âge des élèves, a été publiée en 1999 (circulaire
du 21 septembre 1999,
se substituant à celles des 18 septembre et 21 novembre 1997, BOEN Hors
Série n° 7 du 23
septembre 1999).
Cette réglementation prévoit trois situations :
- les sorties
et voyages réguliers qui correspondent aux enseignements
inscrits à l'emploi du
temps. Dans ce cas, la gratuité est de règle. Il en est ainsi, par
exemple, des enseignements d'éducation physique et sportive :
ceux-ci ne peuvent être subordonnés à un paiement par les
familles, ni pour l'activité elle-même, y compris la piscine, ni
pour le transport vers les installations sportives, dès lors que
cet enseignement se déroule sur le temps scolaire et se trouve, par
conséquent, être obligatoire pour tous les élèves ;
- les sorties
occasionnelles, sans nuitée, facultatives ou obligatoires ;
elles prolongent
l'enseignement sous des formes différentes : tel est le cas, par
exemple, de la visite d'un musée ou de l'assistance à un
spectacle. Parmi ces sorties, celles qui ont lieu pendant le temps
scolaire, sans dépassement d'horaire, et sont donc obligatoires
doivent être gratuites : il est clair qu'un élève ne peut être
privé, pour des raisons financières, des enseignements, même
dispensés sous une forme différente, et de la durée de scolarité
auxquels il a droit. C'est bien ainsi qu'a raisonné le Conseil d'Etat,
saisi précisément de cette question, dans son arrêt du 12 mars
1999, M. Maurou. En revanche, les sorties qui dépassent les
horaires de classes ne peuvent être obligatoires et peuvent faire
appel à une contribution des parents. On pourra longtemps chicaner
à propos du dépassement horaire et de son volume : par exemple, à
l'occasion de la pause méridienne -qui est, en droit, hors temps
scolaire. Comme les textes le suggèrent, une étroite concertation
avec les parents devrait résoudre les difficultés éventuelles,
notamment sur les conditions financières de ces sorties.
- enfin, les sorties
scolaires avec nuitée sont toujours facultatives ; une
contribution des
familles peut être demandée.
A noter que les
familles sont, pour les sorties facultatives, tenues d'être couvertes
par une assurance responsabilité civile et individuelle accidents.
Les assurances " extra-scolaires " sont de coût modique et
dans de nombreux cas, l'assurance familiale couvre ce risque. Il
conviendrait tout de même d'étudier en liaison avec les compagnies
d'assurances une couverture collective, se substituant à l'assurance
individuelle.
Enfin, les textes
recommandent expressément de rechercher auprès des partenaires des
ressources financières permettant de n'écarter aucun élève incapable
d'apporter sa contribution financière.
Dans le second
degré, la réglementation des sorties et voyages scolaires est
beaucoup moins développée : l'âge des élèves et l'autonomie des
établissements scolaires expliquent cette situation. Ce sont en effet
des textes vieux plus de 20 ans (circulaires
des 20 août, 19 octobre 1976 et 12 juin 1979) qui
définissent les principes et modalités d'organisation des sorties et
voyages, en France et à l'étranger, dans le second degré. Depuis
cette époque, les établissements secondaires ont changé de statut
-ils ont été érigés en établissements publics locaux d'enseignement
(EPLE) (Décret du 30 août 1985)- dont l'autonomie est affirmée dans
certains domaines, dont celui-là (organisation du temps scolaire et des
activités facultatives : art.
2 - 3è et 7è )
: cette nouvelle situation n'est évoquée qu'en trois lignes dans une
circulaire de 1986 (circulaire
du 22 octobre 1986 portant Déconcentration de la délivrance des
autorisations de sorties et voyages collectifs d'élèves).
Dans la plupart
des cas, les établissements usent à bon escient de leur autonomie et,
conformément aux principes généraux posés en 1976 -qui demeurent
valables- apportent un
" plus " à leurs élèves dans des conditions tout à fait
satisfaisantes ; à cette fin, elles bénéficient souvent de l'aide
financière des collectivités territoriales, en particulier pour les
" séjours linguistiques ".
En revanche, dans
certains cas, des établissements adoptent des dispositions ou ont pris
des habitudes non conformes aux objectifs pédagogiques et
déontologiques du service public -notamment sur la question du coût de
ces sorties et voyages. Les Inspections Générales, lors de visites de
collèges et lycées, ont pu observer, en 1998 et 1999, des dérives
graves : voyages plus touristiques que pédagogiques, montants
financiers exorbitants demandés aux familles, élèves ne pouvant pas
payer laissés de côté, constitution de classes sur la base de la
participation à un voyage, etc… (
" Organisation et financement des sorties et voyages scolaires et
de l'Association socio éducative du collège B… ", IGEN-IGAENR,
Août 1999. Voir Libération : " Les mauvais élèves n'aiment pas
les vieilles pierres ", 30 juin 1999.)
Dans ces
conditions, c'est moins à une nouvelle réglementation qu'à un rappel
déontologique qu'il faut appeler :
- compte tenu de
l'âge des élèves, de l'autonomie des EPLE et de la confiance
qu'il convient, a priori, de leur accorder, il n'est pas souhaitable
d'élaborer une réglementation, du type de celle publiée dans le
1er degré ; ce serait en outre un alibi offert à ceux qui trouvent
toujours dans les règlements des motifs à leur inertie.
- en revanche,
un texte de rappel de quelques directives, fixant les objectifs et
les " bornes
de l'inacceptable ", est indispensable, avec mission donnée
aux corps d'inspection de veiller à leur stricte application :
- inscription
des sorties et voyages dans le cadre d'une réelle démarche
pédagogique et du projet de l'établissement, approuvés par le
Conseil d'Administration de l'EPLE (après avis du Conseil de la
Vie Lycéenne dans les lycées) ;
- gratuité
des sorties qui se tiennent exclusivement sur le temps scolaire,
dans le cadre des activités d'enseignement ;
- aucun
élève ne peut être privé de sortie ou voyage pour des raisons
financières (principe figurant déjà dans les circulaires de
1976) ;
- utilisation
de toutes les possibilités pour aider les familles qui en ont
besoin,
notamment par les biais des fonds sociaux ;
- exploration
de la voie de l'assurance collective (pour éviter la charge de
l'assurance individuelle, avec ses complications).
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