Rapport TOULEMONDE : introduction
 

La gratuité de l'enseignement - passé, présent, avenir

Bernard Toulemonde 

Inspecteur général de l'Education nationale (1er trimestre 2002)

une patiente conquête / un symbole de la République / l'enjeu financier 

 Introduction 

La gratuité de l'enseignement a été une patiente conquête, un idéal et un combat dans la
construction de " l'Ecole de la République ". C'est dire si ce thème reste un symbole puissant,
intimement associé à la démocratisation de l'enseignement. Comme tous les symboles, il
suscite volontiers les passions : on discute, on se dispute en son nom, surtout dans une période
où le recours au droit et au juge tient lieu de régulation des rapports sociaux ; on ne mesure
pas toujours le chemin parcouru ni les formidables progrès qu'il a permis d'accomplir.

Une patiente conquête

Déjà sous l'Ancien Régime, il est parfois question de la gratuité de l'enseignement : il s'agit
alors d'un acte de charité de la part de l'Eglise Catholique et de certaines congrégations. Les
Frères des écoles chrétiennes, par exemple, s'interdisent de demander une contribution aux
familles. Pourtant la règle générale est le paiement de la scolarité, et même des examens -qui
donneront lieu à tant d'abus que les Universités y perdront tout crédit.

Le principe de gratuité fait une éphémère apparition à la Révolution. Sur proposition de
Talleyrand, la première Constitution française, celle de 1791, exprime un objectif de gratuité :
"Il sera créé et organisé une Instruction Publique, commune à tous les citoyens, gratuite à
l'égard des parties d'enseignement indispensables à tous les hommes "
(Titre I). Les
révolutionnaires n'eurent pas le temps de mettre ce bel objectif en pratique, en dépit des vœux
de Condorcet, et les nombreuses Constitutions ultérieures n'ont plus évoqué cette question,
jusqu'en 1946.

Le système mis en place à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème repose largement sur les
contributions des familles. Dans l'enseignement primaire, ce sont les familles qui pourvoient,
en nature et/ou en espèces, à la subsistance de l'instituteur et au fonctionnement de la
" maison d'école ", comme on l'appelait à l'époque. Cette forme de rémunération portait le
nom de " rétribution scolaire ". Les maîtres se trouvaient donc souvent dans une situation
misérable et dans un état de dépendance étroite. La loi Guizot, en 1833, marque une première
étape dans l'amélioration de la situation : elle oblige les communes à prendre en charge la
maison d'école et le logement de l'instituteur ; à la rétribution scolaire, elle ajoute un
traitement fixe, versé par la commune ; ce traitement fixe (200 F par an en 1833) va peu à peu
être relevé (600 F en en 1850 avec la loi Falloux ; 700 F en 1862) ; puis la rétribution scolaire,
au lieu d'être versée directement par la famille, va être recouvrée par le percepteur -ce qui est
effectif à partir du milieu du siècle : elle prend alors le caractère d'un impôt.

Parallèlement, une part des élèves, issus des familles indigentes, est exonérée de rétribution
scolaire : un quart en l'an IV, un tiers en 1837, puis 40 % sous la Seconde République ; après
1870, on peut considérer que plus de la moitié des élèves bénéficient de la gratuité. Quant à
l'enseignement secondaire, il coûte cher et représente une " aventure financière " pour la
majeure partie de la population ; il est donc réservé à une élite
( Sur tous ces points, voir : A. Prost : " L'enseignement en France, 1800-1867 ", A. Colin-1968.) 

Les progrès de la gratuité partielle encouragent un mouvement d'opinion en faveur de la
gratuité générale de l'enseignement primaire. Ce mouvement est porté notamment par la
Ligue de l'Enseignement, créée en 1866 autour de Jean Macé 
(P. Tournemire : " La Ligue de l'Enseignement ", Milan, 2000) ; il trouve un écho favorable auprès de Victor Duruy, Ministre de l'Instruction publique, partisan de la gratuité autant par principe démocratique que dans le souci de développer l'instruction. Celui-ci fait voter une loi qui autorise les municipalités à lever une imposition spéciale (quatre " centimes extraordinaires ") pour instituer la gratuité générale dans les écoles (Loi du 10 avril 1867). C'est dire si le terrain, comme d'ailleurs pour l'obligation scolaire, est largement préparé dans l'enseignement primaire pour une consécration législative ( Ch. Nique et Cl. Lelièvre : " La République n'éduquera plus. La fin du mythe Ferry ", Plon 1998).

En revanche, dans l'enseignement secondaire, la progression de la gratuité se heurtera longtemps à une forte résistance. Des frais de scolarité, de montant variable selon les établissements, sont perçus ( L. Béquet : Répertoire du droit administratif, 1882-1911, V° Instruction Publique, T.19.) ; il faut attendre les années 1930 pour imposer la gratuité, mais le barrage des rétributions scolaires ayant sauté, un examen d'entrée en 6ème est créé dès 1933… Quant au Gouvernement de Vichy, il s'empresse de supprimer la gratuité des classes de second cycle des lycées en 1941 ! Dans ce secteur, le principe de gratuité n'est solidement installé que depuis la Libération.

Un symbole de l'Ecole de la République

Lorsque les républicains investissent les institutions de la IIIè république, ils posent sans délai
les piliers de l'Ecole. Le premier de ces piliers est constitué par la gratuité de l'enseignement ;
il est scellé par la loi du 16 juin 1881, qui supprime la " rétribution scolaire ". Les deux autres
piliers sont fondés un an plus tard, le 28 mars 1882 : l'obligation scolaire et la laïcité. L'Ecole
est érigée ainsi en service public, avant même que la notion ne soit découverte et ne fasse
l'objet d'une définition au début du XX è siècle. D'ailleurs la suppression de la rétribution
scolaire entraîne logiquement le paiement des instituteurs par l'Etat (loi du 19 juillet 1889),
transformant ceux-ci en fonctionnaires d'Etat.

Les circonstances historiques, bien connues, de la naissance de l'école publique - un furieux
combat des républicains contre les monarchistes, des laïques contre l'Eglise catholique - confèrent à ces principes le caractère de symboles très forts, de " principes " attachés au
patrimoine historique de notre Ecole. Ainsi, la gratuité de l'enseignement reste, tout au long
du XX è siècle, et en particulier à partir des années 1960, invoquée dans le cadre de la
" démocratisation de l'enseignement " ; elle est considérée comme l'un des facteurs d'accès
des enfants et des jeunes à l'éducation, un des éléments propres à assurer l'égalité des
chances, une des composantes du " droit à l'éducation ". Elle est donc un moteur de progrès
et constitue, pour le pays, un enjeu social et politique.

Le symbole n'a-t-il pas parfois tendance à excéder la réalité ? N'y a-t-il pas un décalage entre
les croyances et les pratiques, entre le " principe " tel qu'il est perçu et le droit positif ? Ces
questions sont à l'ordre du jour et il est vrai que des tensions apparaissent entre des parents
d'élèves et des établissements scolaires - dont le Médiateur de l'Education nationale
(Rapport 1999, La Documentation Française 2000, p. 57), la presse (Le Monde de l'Education : " Le vrai prix de l'école ", Nov. 2000.), les Fédérations de parents d'élèves (La FCPE (Fédération des Conseils de parents d'élèves de l'Enseignement public) et la PEEP (Fédération des parents d'élèves de l'Enseignement public) ont, toutes les deux, engagé des réflexions, procédé à des sondages ou études, publié des communiqués.) et les Chefs d'établissement (Le SNPDEN (Syndicat des Personnels de Direction de l'Education nationale) a consacré un dossier à la gratuité dans son bulletin " Direction ", n° 79, juin 2000.) se font l'écho - ; ces tensions débouchent sur le terrain juridique et on assiste à une multiplication des recours devant les Tribunaux. La question de la portée juridique du principe de gratuité doit donc être examinée de près.

Un enjeu financier considérable

En tout état de cause, le service public d'enseignement a un coût : qui va le supporter ? Les
bénéficiaires directs, les familles, ou la collectivité publique au travers de l'Etat, des
collectivités territoriales, ou encore les entreprises, bénéficiaires indirects ? Il est clair que la
gratuité de l'enseignement - qui signifie que les usagers n'en paient pas le prix - a un coût pour
les autres financeurs, la collectivité.

A cet égard, les statistiques relatives aux dépenses d'éducation permettent de calculer le
montant de toutes les dépenses d'éducation (" dépense intérieure d'éducation ") (activités
d'enseignement scolaire et extrascolaire de tous niveaux, organisation du système éducatif,
aides à la fréquentation scolaire, fournitures scolaires)
( Voir : " l'Etat de l'Ecole ", n° 10, oct. 2000, p. 10 et 11. " Repères et références statistiques ", éd. 2000, p. 250 et suiv. - Note d'Information, DPD n° 00-38, oct. 2000. cf. Annexes) . Celles-ci s'élèvent en 1999 à 625 milliards de francs, soit une dépense moyenne de 38 700 F par élève ou étudiant (25 500 en maternelle, 26 200 en élémentaire, 43 000 en collège, 54 300 en second cycle général et technologique, 56 400 en second cycle professionnel, 65 600 en STS, 78 300 en CPGE, 41 200 en université, 77 800 en Ecole universitaire d'ingénieurs, 55 900 en IUT). Les chiffres sont impressionnants !

La répartition de la dépense intérieure d'éducation montre que le principal financeur reste
l'Etat (64,5 % de la dépense), dont la part tend, avec la décentralisation, à décroître,
parallèlement à une croissance de la part des collectivités territoriales (20,9 %). En 1999, les
" ménages " supportent 6,7 % de la dépense (soit 41 604 MF) : or, il est intéressant de noter
que la part relative des ménages diminue de façon significative, passant de 10,7 % en 1975 à
6,7 % en 1999. 

La gratuité de l'enseignement a donc, pour les familles, encore fait des progrès ces dernières années, même s'il est probable que le creusement des inégalités a pu rendre la charge résiduelle plus difficile à supporter à certaines d'entre elles.  (" Exclusion et pauvreté en milieu scolaire " (Rapporteur R. Chapuis), Inspection Gé nérale de l'Education nationale 1995, publié en 1997 CNDP-Hachette.)

De ce point de vue, que se passe-t-il à l'étranger ? Les familles sont-elles plus ou moins mises
à contribution ? Malheureusement, les comparaisons internationales actuelles ne permettent
pas de le mesurer avec suffisamment de précision, tant les méthodes de calcul sont
divergentes. Dommage !

Quoi qu'il en soit, après ces aperçus historiques et économiques, il convient de cerner plus
précisément les aspects juridiques de la gratuité, les problèmes posés, les perspectives
éventuelles.

 

 
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 Dernière mise à jour :  samedi 15 février 2003